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Opinion Gravement Manipulée

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Il y a des jours comme ça, où l’indécence politique atteint de tels sommets que « révolté » ne suffit même plus à décrire ce que je pense. « Horrifié » est tout aussi impuissant. J’en perds mon français, ce qui est plutôt rare. Ou plutôt, on me le fait perdre, tellement j’ai l’impression de ne pas être né dans le même pays que certains. C’est un état qui survient insidieusement, un peu comme une attaque de grippe A/H1N1 sur une école primaire. À un moment, je tousse, et l’instant suivant, sans avoir compris comment, mon univers bascule d’un coup. Ce virus qui me renverse, c’est ce que j’appelle « l’attentat sémantique ». [Je me flatte d’être aujourd’hui en bonne compagnie : v. ce billet de Mr Portelli, vice Président du Tribunal de Paris.]

Un exemple bénin (mais qui me gonfle aussi), tiré du titre : O.G.M., ça veut dire « Organisme Génétiquement Modifié ». C’est clair, ça se passe de commentaires. Mais dans la bouche ou sous la plume d’un écolo, ça se dit toujours « Organisme Génétiquement Manipulé ». Ils doivent forcément avoir des amendes s’ils se gourrent tellement ils sont tous à l’unisson. Vous avez vu la glissade ? Pourtant, en matière d’OGM, la seule manipulation (au sens second et péjoratif), c’est celle de l’opinion publique : vous avez déjà essayé de tenir un chromosome entre le pouce et l’index, vous ? Les écolos ont sciemment réfléchi, au plus haut niveau de leur appareil politique, et ils ont délicatement remplacé un terme neutre, scientifique et descriptif par un terme vague, péjoratif, et détourné de son sens premier (‘qui est déplacé à la main’). Personnellement, ce genre de dévoiement du langage me rend automatiquement suspect le messager. Je n’épilogue pas sur les OGM parce que je suis certain d’avoir l’occasion d’y revenir prochainement, mais j’affirme que dans l’histoire, toutes les grosses saloperies ont toujours débuté par des manipulations d’opinion via une communication insidieuse qui, par touches progressives du vocabulaire, fait entrer l’inacceptable dans le champ des possibles. Mais il y a plus grave que le glissement sémantique, dans la gande famille des délits de langage contre le peuple : c’est le détournement de sens. Par exemple, dans la presse et la littérature Maurassienne des années 20-30, les termes « apatrides cosmopolites », souvent précédés du mot « élites », désignaient les juifs (pas uniquement : également les francs-maçons et les socialo-communistes aussi) et préparaient insidieusement les gens à tolérer les lois raciales de Vichy : puissants contre petits, forces de spéculation contre forces de travail, « eux » de partout contre « nous » d’ici, du village et du clocher.

C’est ainsi que mon détecteur à connerie s’est subitement mis en marche quand j’ai appris que notre Ministre de l’immigration, Mr Besson, se proposait d’ouvrir des assises de « l’identité nationale ». J’avoue que je n’avais pas été super attentif avant. Pourtant, Besson est très officiellement Ministre de l’identité nationale, en plus de ses autres compétences. À l’époque de sa nommination, j’aurais déjà du tiquer, mais j’étais passé à côté. Mea culpa, mea maxima culpa.

En quoi est-ce un renversement sémantique ? À mon sens de bon citoyen français, dont les ancêtres se sont faits trouer de toutes les manières possibles pour la patrie, la France est une nation abstraite. C’est un trait que nous partageons avec les USA. C’est ainsi que l’ont voulu nos constituants en 1789, et c’est ainsi que chaque constitution républicaine successive l’a réitéré. Ce n’est pas une nation géographique, et encore moins l’État d’un peuple homogène. La France s’est constituée de tous les hommes qui se pensaient libres, égaux, et fraternels (et les femmes aussi, évidemment, je rappelle aux bien-pensants politiquement corrects que le neutre n’existant pas dans notre langue, le masculin est utilisé en ses lieux et places). La France, pour résumer, ce sont les droits de l’homme et la conviction que ces droits sont universellement partageables. Il suffit d’adhérer à cette définition pour, en un sens, être français. Il y a loin de la coupe aux lèvres, et il y a des pans entiers de notre histoire pour témoigner qu’entre le principe et son application, la marge est aussi grande qu’une fosse commune. Mais historiquement, malgré des fautes (parfois immenses), notre peuple et ses dirigeants ont presque toujours au moins essayé de tendre vers ces idéaux, et de se rapprocher de ces valeurs ; quitte à lutter à mort contre toutes les forces, internes ou allogènes, réelles ou supposées, qui les mettaient en péril. Même aux plus cauchemardesques heures vécues sur notre sol, il s’est trouvé des justes pour accomplir au péril de leur vie (et souvent en la sacrifiant) leur devoir envers d’autres êtres humains persécutés à cause de leur identité, contre les diktats d’un occupant sanguinaire et contre les lois d’un gouvernement scélérat, parce qu’aux plus profond d’eux-mêmes, ils adhéraient à ces valeurs. C’est là le sens même de l’action (collective) et du sacrifice de Guy Môquet (ainsi que de ses camarades), que l’on minimise par la lecture obligatoire de sa lettre d’adieu (personnelle, à destination de ses proches) : on détourne les facultés analytiques de l’auditoire en submergeant les canaux de la réflexion sous un flot émotionel. Mais est-ce surprenant venant d’un gouvernement qui fait passer sa communication politique par les unes de Voici ?

Or, qu’est-ce que « l’identité » sinon ce dont on hérite et qui nous différencie d’autrui ? L’identité, c’est aussi une stase passive (on naît et on « est »), un privilège. Français, on le devient par adhésion personnelle et volontaire au projet humaniste, individualiste et universaliste de la République. Dans ce contexte, même le mot « national[e] » est suspect. La nation renvoie au peuple ; ce n’est pas un gros mot, mais c’est un état de fait passif. Le peuple, on en fait partie, ou pas. Le peuple, c’est une communauté qui se pense au présent et se fonde sur un passé plus ou moins commun, plus ou moins mythique, et un territoire défini. C’est très différent de la « patrie » qui est un ensemble conceptuel de citoyens, qui se projette dans l’avenir. On défend la patrie, on meurt pour la patrie, on sert la patrie. C’est en apparence très désuet comme vocabulaire, surtout parce que le mot a été souillé par le Pétainisme, mais c’est pourtant le signe que la patrie, comme tout ce qui est lié à la formation républicaine de la France, est un concept avant d’être une chose, l’incarnation d’une volonté commune avant d’être un territoire. Le légionnaire, qui n’est pas (à l’origine) un citoyen français, le devient à l’issue de son service parce qu’il a combattu pour la patrie : il a adhéré au pacte citoyen par le don de lui-même au service de l’idéal républicain. On peut encore parler de « nation auvergnate », dans un contexte folklorique, par exemple ; mais la patrie des auvergnats, c’est la France. Symptomatiquement, ça donne un éclairage tout à fait intéressant à la conception qu’a notre gouvernement actuel de l’appartenance communautaire au travers de la blague honteuse de notre Ministre de l’Intérieur, et de sa pitoyable défense ultérieure (pour mémoire, désignant une personne apparemment d’origine magrébine à l’université d’été de l’UMP, il a dit : « quand il n’y en a qu’un, ça va, c’est quand ils sont nombreux… » ; il a ensuite prétendu, malgré la vidéo accablante des faits s’être adressé en réalité aux auvergnats présents, étant lui-même originaire de cette région). Mr Hortefeux ne pense pas autrui en termes d’humain ou de concitoyen ; il voit les individus en fonction de cercles concentriques, territoriaux, de plus en plus éloignés de son essence à mesure qu’ils ont eu la malchance naître plus loin. Ce n’est pas du racisme, c’est de la xénophobie.

De ce point de vue donc, utiliser « Identité Nationale » à la place de l’expression plus habituelle de « socle des valeurs communes », c’est déjà rejeter en deux mots 220 années d’histoire républicaine dans le néant du non-dit et biaiser le débat à sa source. C’est trancher dans le vif de la communauté humaine, et même de la communauté citoyenne, entre « eux » et « nous », entre « ici » et « ailleurs ». C’est passer de l’acquisition volontaire de la citoyenneté à l’obtention de cette citoyenneté par la seule volonté du Prince. C’est un virage complet, à 180°, de notre tradition d’accueil des réfugiés, de notre tradition de générosité envers ceux qui nous servent, de notre tradition de protection de ceux qui souffrent. Tout ce programme est déjà écrit là, dans ces deux mots.

Or, pas une seule voix politique, ni dans la majorité, évidemment, ni dans l’opposition, hélas, pour relever ce changement de cap fou. À part peut-être F. Bayrou, qui sans être explicite, montre tout de même qu’il a senti le danger. Tout le monde s’écharpe sur de minuscules points de détail (faire ou pas chanter la Marseillaise), se noie dans les épiphénomènes de société (loi ou pas loi contre la Burqa ?) et perd de vue l’essentiel. C’est lamentable. [depuis la mise en ligne de ce billet, quelques voix se sont tout de même élevées, et c’est heureux ; on pourra retenir au nombre des positions satisfaisantes les interventions de Badinter, Hirsh, et Cohn Bendit ; Mme Fourest, dans Le Monde, fait également preuve de jugeote. La position de Mme Royal n’est pas très claire, quant à Joffrin, en revanche, il se livre à un numéro d’anguille qui fait pitié dans sa volonté de ménager la chèvre et le choux.]

À tous, peut-être faut-il rappeler la devise de la République telle qu’elle était formulée à l’origine : Liberté, Égalité, Fraternité, Ou la Mort ! ; car c’est bien au fond de cela qu’il s’agit : si ce projet se concrétisait, l’idée même de notre République aurait vécu.

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