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Ghesquière et Taponier – L’opinion publique manipulée

[2011-07-09 : Ce billet était à l’origine lisible sur lepost.fr, où il a été lu environ 3.400 fois sans qu’aucune contestation n’apparaisse dans les commentaires ; il en a été retiré par le service de modération, au motif qu’il pouvait contenir des propos diffamatoires. Toutes mes recherches étant fondées sur des articles publiés et publics, et mes appréciations vérifiables, je maintiens mes propos d’alors sur ce blog, et je déplore cette frilosité – à quoi bon proposer un espace d’expression, si c’est pour n’admettre que la duplication à l’infini de contenus « officiels » et rejetter toutes les recherches véritablement personnelles au motif qu’elles ne reproduisent pas des faits « déjà publiés » dans des « médias nationaux », ce qui est le motif qui m’a été communiqué pour justifier cet effacement ?]

guesquiere taponier

guesquiere taponier

Hier soir, les journalistes de France 3 Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier ont été libéré. Logiquement, on aurait pu s’attendre à une explosion de soulagement générale, mais très vite, sur tous les médias, on a assisté au contraire à un déchaînement de commentaires critiques et acerbes, portant essentiellement sur l’irresponsabilité (supposée) de ces professionnels, leur désobéissance (possible) aux recommandations des autorités militaires, et même leur soutien (fantasmé) aux idées de leurs ravisseurs talibans. Ce que les deux intéressés démentent formellement.

De bizarres similitudes de langage

Au fur et à mesure du temps, les commentaires négatifs devenaient de plus en plus semblables, et dans certains cas, le même texte a fini par surgir, identique, dans la plupart des commentaires attachés aux articles des grands médias nationaux, sous divers noms de posteurs, accompagné de citations prétendument attribuées au général Roudeillac et à Gérard Liebenguth. Un texte qui commence par :

LA VÉRITÉ SUR HERVÉ GHESQUIÈRE ET STÉPHANE TAPONIER…
Il faut un peu rétablir la vérité….
Le 30 décembre 2009, deux militants […]

Une recherche approfondie des phrases-clefs dans google révèle le pot au rose : dès les liens récents passés (ceux vieux de moins de 24h), on tombe immédiatement dans la blogosphère anti-islamiste d’extrême droite (très extrême, celle qui ferait passer Zemmour pour un dangereux gauchiste). Et l’on découvre l’article sur lequel se base ce copier-coller à grande échelle, hébergé au format PDF par un site dont on me pardonnera de taire le nom, dont le but est d’organiser un publipostage déconcentré des articles correspondant à leur vision politique particulière, à la manière (et c’est eux-même qui le disent) d’Amnesty International, afin de sensibiliser le plus grand nombre possible d’individus et de médias à leurs idées.

Problème : la source de l’article original, citée dans le pdf en question, sensée provenir d’un blog « d’information objective, patriote et anti-islamique » est muette ; l’article a été retiré du serveur qui l’hébergeait, et remplacé subrepticement, sous le même titre, par un texte relativement inoffensif. (La charité, une fois encore, commande de ne pas s’étendre sur le nom exact de ce site – mais toutes les sources de ce billet ont été vérifiées et enregistrées avant cette publication).

L’identification de la source

Néanmoins, une bonne dose de ténacité, et il en faut pour lire de la propagande politique « folklorique » pendant plusieurs heures, finit, par le truchement de l’auteur et de la date, par mener à une copie originale de l’article incriminé :

drzz.fr | La presse et la gauche francaise soutiennent les taliban – Jean-Patrick Grumberg

Surprise, surprise…

L’on découvre alors que tous les propos rapportés comme vérité d’évangile par les multiples posteurs de la blogosphère « identitaire » sont démentis en bloc par leurs auteurs supposés, suite à une enquête menée par Jean-Dominique Merchet pour son blog « secret défense » hébergé par marianne2. Le général Roudeillac et Gérard Liebenguth réfutaient formellement avoir prononcé les paroles qui leur ont été attribué dès le 11 mars 2011, ce qui a conduit le rédacteur de l’article à rétracter, finalement, l’essentiel de son message. L’article de Mr Grumberg, tel qu’il est encore visible, n’est donc plus qu’un scénario imaginaire sans aucune base réelle ni objective, pur produit de l’imagination fertile de son auteur, dépourvu de la moindre trace d’enquête et de recherche d’une quelconque vérité.(Les réfutations du général Roudeillac et de Gérard Liebenguth sont en bas des commentaires du site miroir de drzz.fr, drzz.info – l’auteur est aussi prolifique que facétieux, et tel l’écureuil, il ne met jamais toutes ses noisettes dans le même panier).

En lisant entre les lignes de son avertissement, on comprend que Mr Grumberg a été lui-même abusé par un obscur individu caché sous le pseudonyme de « Charbonnier », fréquentant un forum d’anciens militaires parachutistes. Individu envolé dans la nature depuis qu’il lui a été demandé de justifier ses sources… Ce qui montre, s’il en était besoin, la différence entre de véritables journalistes, qui vont vérifier leurs informations eux-mêmes, y compris face au danger, et les propagandistes politiques, qui écrivent leurs pamphlets sur la base de on-dits, de rumeurs, de ragots, et de fantasmagories anonymes, depuis le confort de leur fauteuil bien en sécurité dans une grande métropole d’un pays démocratique.

Enfin, vient la justification du maintien de cette version amputée de l’article :

Très franchement, je ne me vois pas me lancer dans une longue enquête pour tenter de comprendre « qui a dit quoi et où et qui n’a pas dit quoi et pourquoi et qui a dit quoi qu’il ne veut plus dire et pourquoi » ! Donc je vous prie de tenir les propos attribués ici au Général Roudeillac comme venant « d’une source non confirmée », propos qui, vous le remarquerez cependant, sont en parfaite cohérence avec la déclaration de Claude Guéant, qui a critiqué l' »imprudence coupable » des deux personnes enlevées, et celle du chef d’état-major des armées, Jean-Louis Georgelin, qui parle lui des deux « individus ».

Ce qu’aurait pu vérifier Mr Grumberg

En menant soi-même l’enquête grâce aux outils performants mis au service du chercheur amateur par google, on peut découvrir un article du dimanche 30 janvier 2011 paru dans le quotidien L’Union de Reims sous le titre « Satyricon / Vos gueules les morts ». Cet article anonyme (sur Internet, du moins), est à notre connaissance le plus ancien qui lie les véritables propos du général Roudeillac, tenus à l’occasion de l’assassinat de deux de nos ressortissants au Niger, et le sort de nos journalistes otages, tout en suggérant – sans livrer à ce sujet aucune source ni aucun témoignage vérifiable – que Mr Ghesquière et Taponier n’étaient plus en reportage lors de leur capture :

Au-delà, il est vrai que les cas de Hervé Ghesquière et Stéphane Taponnier, mis en exergue par leurs confrères et l’ensemble de la profession, méritent d’être expliqués un peu plus avant.
Une fois leur reportage avec l’armée terminé, ils ont pris le risque de s’aventurer en terrain dangereux, sans protection, en dépit des conseils qui leur avaient été donnés par les militaires engagés sur place. Ce faisant, pour ceux qui les ont vu partir, ils se jetaient littéralement dans la gueule du loup, accompagnés de guides locaux incapables d’assurer leur sécurité. Conséquence de leur rapt, les recherches engagées pour les retrouver ont mis en danger ceux-là même dont ils avaient refusé la protection… La carte de presse n’est ni un plastron, ni un passeport, elle ne garantit pas de pouvoir dialoguer avec des gens qui ont la mort comme fonds de commerce.

La proximité des termes entre cet article, qui reste (de justesse) dans les limites tolérables du billet d’opinion, et l’escroquerie dudit « Charbonnier » semble indiquer que le second a largement puisé son inspiration dans le premier. Charbonnier ayant choisi depuis de se terrer derrière son anonymat, il serait bon, peut-être, de questionner ce journal sur l’origine de cette affirmation pour comprendre le fin mot de toute cette mascarade.

La preuve de l’inexistence ne se confond pas avec l’inexistence d’une preuve

En bon polémiste aux tendances conspirationnistes, Mr Grumberg se défausse de ses manquements à la probité intellectuelle en reversant la charge de la preuve.
– Le corbeau messager a disparu dans l’anonymat ?
Il devient magiquement une « source non confirmée » !
Les propos sont démentis par le général Roudeillac et Gérard Liebenguth ? Qu’à celà ne tienne, ils auraient pu les prononcer et se rétracter sous la pression (politique, la pression, forcément politique) !
En réalité, Mr Grumberg confond « inexistence de la preuve » et « preuve de l’inexistence ». C’est une erreur grave de logique élémentaire : Mr Grumberg n’a aucune espèce de preuve de quoi que ce soit, et c’est à des gens d’honneur, mis en cause publiquement par un obscur barbouze anonyme, de défendre leur bonne foi, en rapportant, eux, la preuve formelle de l’inexistence de ces paroles qu’on a fait entrer de force dans leur bouche ? Mais on croit rêver !

Le dernier clou dans le cercueil de cette farce, c’est bien sûr le recours à l’argument d’autorité, pris en la personne de Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée. Outre que même Guéant n’est jamais tombé si bas, il n’est pas du tout impossible que ses propos déjà très maladroits aient été eux-mêmes dictés suite à une manoeuvre d’intoxication similaire – peut-être de la même origine, d’ailleurs.

On laissera les lecteurs juges de cette méthodologie frauduleuse. Mais il ne fait pour ma part aucun doute qu’il s’agit-là d’une opération concertée de manipulation destinée à salir par la calomnie le travail essentiel de journalistes, dont la seule préoccupation professionnelle est d’informer objectivement, par le recoupement d’informations de première main, les citoyens qui financent la guerre menée en leur nom en Afghanistan. Que Mr Grumberg ait été la première victime de cette manipulation est possible. Mais en persistant dans la diffusion de cette grossière escroquerie intellectuelle, en continuant de considérer un message anonyme, dont le caractère mensonger est désormais certain, comme émanant d’une « source non-confirmée » crédible, il en devient aujourd’hui, de fait, le complice.

Le citoyen choisira-t-il de soutenir les difficultés du journalisme de métier, ou la facilité des gloses propagandistes reposant sur la mythomanie, le fantasme, et le mensonge ? Finalement, le démontage de cette manipulation avortée pose tout de même une excellente question de politique fondamentale.

[J’ai découvert depuis que Koztoujours avait déjà eu l’occasion de démystifier cette méchante rumeur dans cet article.]

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