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Vidéosurveillance : souriez, vous êtes fiché !

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Par une collision que seuls des pros de la com’pol’[*] savent mettre en scène, la vidéo-surveillance s’est invitée dans tous les médias hier : d’un côté, le Conseil de Paris a voté l’installation de 1.000 caméras supplémentaires aux 300 actuellement sous le contrôle de la Préfecture[**], tandis que dans le même temps, notre Bien Aimé Leader Suprê Président annonçait son intention inflexible de tripler le dispositif de vidéosurveillance existant sur le territoire, faisant même rentrer les caméras au sein des établissements scolaires.

Vous me pardonnerez d’enfourcher liminairement mon vieux dada contre les contorsions sémantiques : j’ai écris vidéosurveillance, parce que c’est le terme descriptivement correct pour ces dispositifs. Mais dans la novlangue des conseillers ministériels, on devrait désormais parler de « vidéoprotection ». Celle-là est tellement grosse à avaler qu’elle passe très difficilement dans l’opinion, que les discours fourchent toujours à la fin, et que même les rapports officiels dérapent. Il faut dire qu’en dépit de l’aura positive recherchée par cet échange de mots, les gens ont quand même bien du mal à imaginer qu’en cas d’agression, la caméra va se transformer en une sorte de Terminator© et descendre de son perchoir pour venir mettre une pâtée à leur(s) assaillant(s). La vidéo seule est manifestement impuissante à protéger les individus, comme une affaire récente l’a amplement démontré. Si la vidéo ne protège donc pas les personnes, protège-t-elle autre chose ? Sans avoir fait math sup’, on peut supposer sans trop de risques qu’entre un quartier vidéosurveillé et un quartier sans caméra, la criminalité récurente (traffic de drogue, etc.) risque effectivement de glisser vers la zone non couverte. Donc, dans ce sens, il y aurait bien vidéo-protection contre la montée de l’insécurité dans certaines zones. Mais c’est faire peu de cas de la parade ultime du voyou : la capuche ! Juste pour le plaisir, je rappelle la durée moyenne d’une effraction en France : 3 (TROIS) minutes pour une maison, ensuite 20 minutes pour la cambrioler. Il faudrait donc qu’un opérateur voit le malfaiteur entrer pour déclencher une intervention. Imaginons que l’opérateur gère 100 caméras… combien a-t-il de chance de repérer sur le fait le cambrioleur, sans se tromper pour ne pas lancer la BAC à la poursuite du vent toutes les fois qu’un type émêché aura quelques difficultés à rentrer chez lui ? Donc, au mieux, la vidéosurveillance provoquera une segmentation de l’insécurité, et une dissimulation accrue des activités criminelles, dans les caves des cités plutôt que sous les porches, par exemple. Impact extrêmement minime, mais tout à fait en phase avec les études réalisées en Angleterre, pays d’Europe le plus vidéosureillé (65.000 caméras sous le contrôle de la police à Londres, 500.000 en tout pour la ville, insécurité comparable à la France). Pire, Scotland Yard avoue que la vidéosurveillance n’a permis d’élucider directement que 3% d’affaires, rien ne dit que ces affaires n’auraient pas été élucidées de manière classique par ailleurs, et ajoute que la vidéosurveillance ne fait pas reculer la délinquance.

En fait, malgré des études biaisées pour paraître optimistes, la vidéosurveillance n’a pratiquement aucun effet, ni en prévention, ni en élucidation de la criminalité. Pourtant, ce système, battu en brèche par une simple capuche à quelques euros a un coût tellement exhorbitant que personne n’ose en avouer le véritable prix : le plan annoncé de vidéosurveillance aurait selon le Premier Ministre François Fillon un budget d’environ 20.000.000 d’euros en investissement (je mets tous les zéros pour qu’on puisse bien se rendre compte). En fait, le chiffre est lancé comme un os à un chien. Pour les mille caméras de Paris seulement, ce chiffre est déjà atteint. Pire, si l’on tient compte des frais de fonctionnement, la facture pour la capitale seule serait de 250.000.000 € sur 15 ans. Déjà, budgétairement, ça ne tient pas de debout, mais passons. Admettons qu’un policier gagne 1.500 € par mois. En 15 ans, il coûte 270.000 €. À ce tarif, on pourrait donc s’offrir seulement sur Paris 1.000 agents de plus, soit exactement autant que de caméras. Mais la caméra, elle, ne courrera jamais après un voleur, elle ne recevra pas une victime, elle ne remplira jamais un PV. Les syndicats apprécieront le besoin de remplacer l’homme par une machine qui n’est même pas capable d’accomplir le 10è des activités habituellement confiées à un agent. La situation sécuritaire serait-elle devenue si ingérable pour les moyens habituels qu’il faille à toute force se lancer dans ces dépenses folles ? Même pas. En réalité, la délinquance ne cesse de chuter en agglomération parisienne depuis huit ans, après une forte croissance entre 1995 et 2001.

L’acharnement politique à nous imposer ce poids en période de vaches maigres budgétaires ressemble donc étrangement à du gavage d’oies à la veille de Noël, avec la population dans le rôle du dindon de la farce. Pourquoi une telle obstination ? Le motif ne peut être électoraliste. En effet, sur le plan de la seule communication, embaucher 1.000 gardiens de la paix, même si cela n’avait aucun effet sécuritaire, serait bien plus efficace pour engranger des voix dans la perspective des prochaines élections. On aurait strictement le même impact psychologique sur l’électorat, avec le bonus de diminuer d’autant le chômage. Il faut trouver des mobiles supplémentaires. On peut donc y voir deux raisons, pas forcément exclusives d’ailleurs. En premier lieu, une bonne vieille corruption de papa, à l’ancienne. N’étant pas dans le secret des Dieux, je me garderai bien d’affirmer quoi que ce soit, mais entre les fabriquants, importateurs, vendeurs, intégrateurs et autres intervenants, ce marché est une énorme galette, qui donnera lieu à une multitude de commissions diverses. De là à imaginer qu’il y a matière à obliger plus ou moins certains ‘amis’, il n’y a qu’un pas. Sans parler de généreuses offres d’emplois ou d’actions faites par les sociétés privées attributaires du marché aux membres de la famille de certains députés/hommes politiques. Il y a là le germe du retour de toutes les vieilles ficelles de l’argent gris, comme au bon temps d’URBA. À la limite, si ça n’était que cela, ça serait pratiquement touchant : il faut bien mériter notre 24è place au palmarès des pays les plus corrompus (en constante progression vers le fonds du tableau, nous n’étions ‘que’ 18è en 2005).

Mais en creusant un peu plus, l’explication n’est tout de même pas assez satisfaisante. En fait, ce qu’on peut craindre, c’est la mise en place d’un système opaque et général de contrôle permanent de la population. Et ce n’est pas de la paranoïa. D’abord, parce que l’État s’est toujours intéressé de très près aux activités individuelles des classes sociales ‘problématiques’ : il n’y a pas si longtemps que le livret ouvrier servait de passeport intérieur, les prostituées devaient avoir un autre type de carte et satisfaire à des contrôles officiellement hygiénistes, mais qui en pratiques les rendaient esclaves de la maison close à laquelle elles étaient rattachées, et les gens du voyage avaient également leurs papiers spéciaux à faire viser lors de tout mouvement. Mais les papiers, ça fait terriblement XXè siècle. Ça ne renseigne pas de manière précise sur les gens dans un monde qui s’est mis à bouger frénétiquement. Si l’on va dans certaines campagnes pas tant reculées que cela, on peut encore voir des personnes qui ne sont pas aventurées à plus de 30 km de leur lieu de naissance. J’en connais personnellement. C’était le sort de l’immense majorité de la population jusque dans les années 50. Mais aujourd’hui, rien de plus simple que de prendre un train et de faire un bon millier de kilomètres sur un coup de tête. Le papier est out. En revanche, la volonté de contrôle de l’État, elle, persiste. Certes, la 2è guerre mondiale a montré amplement les dangers du fichage systématique. Ces velléités de contrôle ont donc été mises en sourdine entre la fin de la 2è guerre mondiale et jusqu’à aujourd’hui, parce que l’élite issue de cette convulsion, qui dirigeait de fait le pays jusqu’à maintenant, avait une conscience charnelle et personnelle de ces dangers. Sans compter que jusqu’à la chute du mur de Berlin, l’occident s’est reconstruit en symétrie vis à vis du bloc de l’Est : la protection des libertés individuelles à l’Ouest servait aussi d’outil de propagande pour contrer l’influence politique des communistes, présentés à juste titre comme les partisans d’une société policière voulant modeler l’Europe à l’image des pays staliniens. Mais la génération qui arrive au pouvoir maintenant n’a pas cette expérience directe, et la crainte bolchevique a disparu. Elle a tendance à ne plus voir que les avantages des renseignements collectés systématiquement, sans craindre le dérapage. Pourtant, ce dérapage est toujours possible, et il peut être rapide. Il n’a fallu que 2 ans à Mussolini pour passer de Président du Conseil à il Duce. Et bien malin qui aurait pu prédire la dérive du régime sur la seule foi de son programme initial, socialo-nationalo-populiste.

Nicolas Sarkozy lui-même n’est pas ignorant de cette critique, puisqu’il déclare préventivement : « Savoir où, ou avec qui vous allez faire vos courses, vous pensez que c’est à ce point passionnant ? ». Pourtant, ça doit bien l’être, puisque des recherches sont menées pour identifier en temps réel tous les membres d’une foule. Taux de réussite actuellement : 60% des individus parmis 20.000 cobayes sont correctement identifiés. La recherche promet une quasi-perfection pour 2012. 2012 ? Tiens tiens, la date à laquelle le réseau de vidéosurveillance doit avoir triplé, justement. On objectera à celui qui s’offusque que ces méthodes servent à identifier des – Oh mon Diiiiieuuuu !!! – Terrrrrorrristes ! C’est ridicule. Si l’on voulait vraiment atteindre ce genre de but, était-il nécessaire de collecter toutes les photos d’identité de la population sous une forme plus propre à nourrir un ordinateur qu’à ressembler à la personne ? (si si, allez voir votre Carte d’Identité, et si vous trouvez que la photo est flatteuse, je vous plains). Il aurait suffi, au contraire, d’avoir un minuscule échantillon des personnes vraiment recherchées pour travailler plus efficacement. Là, toutes les personnes finiront, car ce n’est qu’une question de temps à partir du moment où la possibilité existe, par être identifiées en temps réel, leur réseau relationnel identifié et leurs trajets suivis. Certes, les personnes revenant du Monop’ ne risquent certainement pas grand chose, mais que dire des autres ? L’opposant(e) politique que l’on fera chanter parce qu’il a été surpris à passer d’hôtel en hôtel avec son amant(e) ? L’ex-militant à qui l’on refusera un emploi à cause de convictions anciennes qu’il ne partage peut-être plus, mais enregistrées à son insu ? Et la longue cohorte de ceux qui auront été en toute innocence en contact direct avec un individu dangereux, sans le soupçonner ? Ceci n’est absolument pas fantasmatique. Et encore, je n’envisage même pas un changement de régime politique, mais si d’aventure le pays basculait dans une tyrannie, que deviendraient les enregistrements ? Toutes ces choses naturelles et licites aujourd’hui qui seraient demain des motifs de persécution ?

La vidéosurveillance est un clou plus sur le cercueil des libertés individuelles, et il est posé en même temps que de nombreux garde-fous sont purement et simplement éliminés : ainsi, la CNIL a vu ses pouvoirs rognés, la CNDS, indépendante, va être supprimée au profit d’un défenseur des droits inféodé au pouvoir politique, etc. La tendance politique générale est malheureusement claire. Et il est urgent d’en prendre conscience. Ça fera de vous un penseur[***]. Autant dire, un opposant au régime.

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[*] Communication politique, ignares !
[**] Ce chiffre ne tient pas compte des 20.000 caméras privées déjà installées, ni des caméras sous le contrôle de la SNCF et de la RATP (environ 10.000 unités supplémentaires).
[***] [Nicolas Sarkozy] n’entend en tout cas pas se « priver d’un système qui a fait ses preuves partout ailleurs », parce que « ça dérange deux ou trois penseurs » (propos rapportés in France Soir).

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