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Industrie du disque : Ç’hadopire en pire

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ZDNet a ouvrert le 4 novembre dernier ses colonnes à une tribune passionnante (dans le genre étude de mœurs lointaines) de Mr Philippe Thorel, sous le titre : Les 5 étapes du deuil du CD. On retrouve cette même tribune un peu partout, notament ici. Depuis quelques temps déjà, j’avais l’intention d’aborder ici les très vastes questions suscitées principalement par la loi Hadopi, et par l’articulation entre les droits des internautes et la propriété intellectuelle de manière générale. C’est un objectif que je ne pourrais pas réaliser en un seul billet, et c’est donc par l’article de Mr Thorel que je vais commencer à lever le couvercle de ce chaudron de sorcière, qui me met en ébullition depuis les premiers temps de la loi DADSVI. Si les deux lois précitées ont eu un seul mérite, ça a été de mettre les internautes relativement au fait des particularités du régime juridique des droits d’auteur, pour la France, ainsi que de son cousin, le copyright (« © ») pour les pays anglo-saxons. De nombreux amalgames subsistent dans l’inconscient populaire, mais une quantité non négligeable de personnes est devenue pratiquement spécialiste de ces questions ; alors que ces mêmes personnes ignorent pratiquement tout des autres branches du droit applicables à leur vie de tous les jours. Hadopi 2 étant désormais « sur les rails », et l’ACTA encore secret, le moment est plutôt bien choisi pour essayer de voir comment l’industrie du disque se perçoit elle-même.

À cet égard, les propos tenus par Mr Thorel sont édifiants : en résumé, tout va très bien, Mme la Marquise. Certes, les ventes de CD sont en retrait de 67% par rapport à la même période de référence en 2002, mais l’industrie a pris conscience que des changements sont nécessaires et tente de les mettre en place. Hallucinant d’auto-satisfaction complaisante. La première image qui me vint à l’esprit, fut celle d’Albert Dupontel dans Bernie[*], en train de mettre un bon coup de pelle sur le crâne de Mr Thorel. Mais je sais depuis Ghandi que la violence ne résoud rien. Donc, postulant que Mr Thorel n’est pas un imbécile, j’ai cherché à comprendre d’où me venait cette sensation étrange d’incohérence totale dans ses propos.

Pour résumer l’article, qui est rédigé dans la novlangue qu’affectionnent nos grands managers biberonnés aux théories fumeuses d’outre-Atlantique, l’industrie musicale serait en train de faire « le deuil » du disque ; emprutant au registre de la psychologie de Mme Elisabeth Kübler-Ross, Mr Thorel décrypte donc l’histoire à rebours selon cette grille de lecture, et s’essaye même in fine au petit jeu des prédictions. Disons-le sans pitié, c’est une démonstration de crétinisme. Je me rappelle encore de mon Professeur de Mathématiques de Terminale en train de hurler à la cantonade qu’on ne doit pas raisonner sur des exemples, et tout étudiant, fût-il de sciences humaines (et a fortiori de sciences dures) se fait visser dans le crâne que « comparaison n’est pas raison ». La méthode employée par Mr Thorel, qui en appuie la validité sur un argument de pure autorité (« travaux […] largement repris dans le domaine du management des organisations »), consiste à adopter une vision anthropomorphique de l’industrie musicale. C’est une méthode totalement discréditée ; pour ne parler que du droit, c’est la langue de l’école de l’exégèse, celle de Demolombe, de Laurent et de Toullier. Bref, la langue du XIX° siècle. Ces grands jurisconsultes avaient d’ailleurs des excuses : l’époque voulait qu’on ne touche que d’une main tremblante au Code Napoléon, et l’œuvre législative étant considérée comme inspirée du droit « naturel », la comparaison anthropomorphique paraissait la plus à même d’éclairer le sens des textes. Mais ce passé a été rasé par les quatre tomes fondamentaux (pour la pensée juridique) du Doyen Gény, publiés entre 1922 et 1930. Avec ce magistral opus qu’est « Science et technique en droit privé positif », les juristes ont définitivement tourné le dos à la magie pour entrer de plain-pied dans la science. Je croyais qu’ils avaient été les derniers à le faire, mais manifestement, le champ théorique du management, lui, est resté bien englué dans des méthodes qui tiennent plus de l’alchimie que de l’étude scientifique.

Ôtons donc le fatras pseudo-scientifique du discours : en ce qui concerne les prémisses, elles sont correctes. Premier postulat, la musique numérique dématérialisée est intrinséquement sans valeur concrète, en l’absence de support. Second postulat, les producteurs vont devoir réinventer leur métier pour continuer à exister. C’est à peu près ce dont tout le monde en-dehors de l’industrie est convaincu depuis dix ans, donc jusque-là, rien à redire, on est plutôt soulagé que les professionnels rejoignent en 2009 ce que le sens commun avait deviné dès 1999. Sauf que, précision tout de même, Mr Thorel mélange avec allégresse intérêt des artistes et intérêt des producteurs de musique, et présume implicitement que ces intérêts sont convergents. Rien n’est moins certain. D’abord, la notion d’artiste est floue, en droit. Seuls sont concernés par la Propriété Intellectuelle les auteurs-compositeurs. Les interprètes n’ont en principe pas de droit de suite sur leur prestation. Ce point n’est pas abordé dans l’article (il ne l’est presque jamais d’ailleurs, parce qu’il serait gênant de montrer au public que les plus farouches défenseurs des lois liberticides contre les internautes sont en fait les interprètes ‘salariés’ des maisons de disque. Les vrais auteurs indépendants, eux, s’expriment très peu, et quand ils le font, ça ne va pas toujours dans le ‘bon’ sens des lobbys du disque). Ensuite, des artistes, il y en a depuis l’aube de l’humanité. La plus vieille flûte en os retrouvée à ce jour date d’il y a 35.000 ans. La propriété intellectuelle a 200 ans. Avec ou sans elle, le monde ne manquera pas de gens désireux de s’exprimer devant une audience, même bénévolement. Je ne vais pas m’amuser à théoriser ici sur les divergences potentielles entre les artistes et leurs producteurs, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il faut bien prendre les propos de Mr Thorel pour ce qu’ils sont : un plaidoyer pro domo. Mr Thorel ne parle ici que des producteurs, exclusivement. Et encore, il se garde bien de diviser selon l’activité, car il existe deux sortes de producteurs : les financiers, qui apportent l’investissement nécessaire à la création d’une œuvre, et espèrent un retour sur investissement, et les producteurs exécutifs, qui sont essentiellement des techniciens salariés par les premiers pour réaliser un produit fini et vendable à partir de l’œuvre purement artistique de l’auteur. On ne sait pas trop au final quelle espèce de producteur Mr Thorel espère sauver, entre les deux.

Le rappel historique des étapes franchies jusqu’en 2009 est pour sa part impeccable. L’industrie musicale a été cueillie à froid par l’échange sur internet au faîte de sa croissance, et elle a tenté d’abord de battre Internet, ensuite elle s’est retournée contre les internautes, enfin, elle a recherché la protection de l’État. Qu’elle a obtenu avec Hadopi. Nous en sommes là, et selon le propre constat de Mr Thorel, il faudrait maintenant que la consommation immatérielle légale décuple en valeur pour rattraper simplement le chiffre d’affaires de la profession de 2002. Nous n’y sommes pas, et les internautes se font tirer l’oreille pour obéir au diktat de l’industrie, malgré les menaces de sanctions. Selon l’auteur, nous en serions au point où l’industrie a assimilé qu’elle devait changer, mais cherche encore sa voie.

C’est comme d’habitude dans la partie prospective que le discours devient ridicule. Il faut dire qu’à essayer de lire l’avenir en partant d’hypothèses, sinon fausses, du moins instables, et en suivant une méthode entachée d’un vice fondamental, il serait étonnant d’arriver à un résultat plausible. On y apprend pêle-mêle que l’avenir dépendra du succès d’hadopi (rien de moins certain, sachant que le peer-to-peer est déjà en voie de disparition comme outil de ‘piratage’, ce qui ne veut pas dire que le piratage lui-même soit en diminution, seulement qu’on n’a plus de thermomètre pour l’instant), de la mutualisation des catalogues, de l’uniformisation des licences concédées aux opérateurs de streaming, et surtout d’une taxe des FAI au titre de la ‘copie privée’. Bref, en un mot comme en cent : Mr Thorel prône une notion très intéressante, à savoir, une pseudo-licence globale (dans le sens où tout le monde y sera soumis par son FAI) qui ne donne pas droit à l’internaute de télécharger, et une autre licence globale, cette fois portant essentiellement sur les opérateurs de streaming, qui s’en acquitteront comme le font les radios actuellement, via les revenus publicitaires. Mr Thorel se paye notre tête. Il ne propose finalement que des recettes éculées, qui ont déjà été désavouées dans le passé (lors des discussions de la loi DADSVI), recettes fondées sur la taxation d’office, dans le seul but de maintenir une profession dans ses privilèges. On croit rêver, mais non : prise de conscience ? Quelle prise de conscience ! Changement ? Quel changement ?!

Pour reprendre son analogie fumeuse, il y a sûrement un deuil à faire : c’est celui des maisons de disque. Les artistes continueront d’exister, il se trouvera toujours des producteurs exécutifs pour transformer l’œuvre brute en produit. Mais l’argent n’a pas d’odeur, et je prédis que d’ici peu, ne subsisteront que des plateformes de streaming pures, qui financeront directement la création en passant au-dessus des têtes en place. Il serait injuste de ralentir ce mouvement inéluctable en taxant l’innovation au seul profit de la reconversion d’une profession qui avait cru pouvoir vivre éternellement d’une rente de situation.

Monsieur Thorel serait bien inspiré de relire cette autre maxime fondamentale du marketing : dans une ruée vers l’or, les seuls qui gagnent leur vie sont les marchands de pelles[**]. Il pourrait également tirer inspiration de la destinée de Kodak dans le monde de la photographie numérique.

____________________
[*] Film que je n’ai pas vu, la bande annonce m’ayant suffisament gravé cette image dans la tête pour que je m’abstienne de contempler le reste.
[**] Adage attribué au fondateur de la société CISCO.

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