Accueil > littérature > Interlude Cosmique

Interlude Cosmique

Partager sur Facebook
[ndla : la suite promise à mon billet précédent interviendra d’ici quelques jours en raison d’une surcharge d’activités]

Arthur Kœstler est une personnalité tout à fait hors du commun, à tous points de vue. Sa vie très controversée, de son vivant et par delà sa mort (volontaire) en a fait un homme tout autant admiré que détesté. Ce que personne n’a jamais nié en revanche, c’est son intelligence pénétrante et ses talents d’auteur. De son expérience dans le parti communiste allemand entre 1926 et 1938, qui lui fait découvrir l’URSS et comprendre la nature totalitaire du régime soviétique 20 ans avant tout le monde, il tire un livre, le Zéro et l’Infini, qui démonte les mécanismes de la déviance stalinienne ; les intellectuels français dans la foulée de Beauvoir et Sartre ne le lui pardonneront jamais. Avoir raison trop tôt ne vaut pas mieux que d’avoir tort. Sur bien des plans, le Zéro et l’infini ressemble à 1984 d’Orwell. Mais il est implanté dans un décor très – trop – réel pour atteindre l’universel. C’est cependant un livre aussi essentiel que l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Mais loin des tribulations, des frasques et des ombres planant sur l’auteur, c’est vers l’univers calme et paisible des immensités spatiales que je souhaite vous entraîner à sa suite. Car dans le capharnaüm de sa vie, Kœstler n’a jamais perdu de vue ses deux passions initiales pour la science et la vulgarisation journalistique. Ces deux talents conjugués ont produit un livre, Les Somnanbules, publié en version française chez Calmann-Lévy en 1960 (réédité depuis, y compris en poche).

L’ancien élève (médiocre) de terminale C que je suis aurait aimé, qu’au lieu de l’abreuver des lois de Kepler sous une forme mathématique incompréhensible, son estimable et néanmoins peu pédagogue professeur de sciences physiques de l’époque lui ait fait lire d’abord cet ouvrage. Le lycée y aurait gagné en sérénité, la science y aurait peut-être acquis un nouveau disciple (j’en doute tout de même), et la face du monde aurait pu en être changée (on peut rêver un peu). Car ce livre, c’est au travers de quatre destins d’exception, le passage d’une conception cosmologique divine de l’univers au cosmos scientifique moderne dominé par les lois de la gravitation. Copernic, Brahé, Kepler, Galilée. Quatre individus vastement différents, mais tous pétris de sacré, quatre trajectoires pour concillier le réel et le divin. Et quatre échecs retentissants, à leurs yeux de somnanbules. Ils ne peuvent pas admettre qu’ils sont en terre intellectuelle vierge, et qu’ils sont les quatre premiers à fouler de nouveau le continent des sciences exactes. Cet espace un temps occupé par les antiques, a été oublié depuis des lustres. Après eux, Newton n’aura plus qu’à se baisser pour parachever l’ouvrage, et son épitaphe leur rend d’ailleurs hommage : « Si j’ai pu voir plus loin que les autres hommes, c’est que je me suis hissé sur des épaules de géants ».

On y découvre un petit chanoine Polonais tenaillé par une intuition qu’il ne peut pas prouver, un noble scandinave obsessionnel et borné, un universitaire et homme d’affaires Italien imbu de lui-même et qui se perd par arrogance. On y découvre surtout le très allemand et très protestant Kepler, injustement sous-estimé par l’histoire, un pur génie qui s’applique à lui-même des techniques de psychothérapie que Freud découvrira 400 ans plus tard, un esprit tortueux mais qui ne perd jamais son but de vue, un homme impulsif, agité et instable mais terriblement attachant. Kepler, avec qui Kœstler entretient manifestement une grande affinité, c’est un peu le Lancelot de la geste Arthurienne : il frôle de si près la découverte de la gravitation universelle (qu’il voit dans un rêve qu’il rapporte ensuite par écrit, premier récit de science-fiction au monde), qu’on voudrait la lui attribuer ; mais l’élu, ce sera Newton, qui lui n’est pas affecté par ce doute incapacitant, lui donnant comme à Galaad la pureté d’âme requise pour saisir ce Graal scientifique.

Un roman de la science et de l’univers, un voyage dans l’esprit de la Renaissance, une plongée dans la politique complexe de l’Europe, aux confins du moyen-âge et de la modernité. Ce livre, c’est tout cela et plus encore.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :